Article de Bénédicte Tratnjek pour le site Cafe-geo.net
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Les ouvrages présentant Sarajevo abordent le plus souvent la ville pendant la guerre, le quotidien de ses habitants dans ce contexte extrême, les enjeux politiques et identitaires qui ont déclenché et aggravé le conflit, les impacts de la peur sur la reconfiguration du paysage socioculturel d’une ville multiculturelle devenue au terme de plus de trois ans de siège une ville homogénéisée, « bosniaquisée ». Aurélie Carbillet offre, dans cet ouvrage, une démarche différente, celle d’une jeune femme de 23 ans qui se rappelle des images choquantes des médias couvrant les guerres de décomposition de la Yougoslavie. Images qu’elle a découvertes étant enfant, entre refus de l’atrocité et incompréhension. D’où une démarche atypique pour présenter Sarajevo en partant du vécu d’aujourd’hui (plus de 13 ans après la fin du conflit) et en insistant sur les perspectives d’avenir. Parce qu’au-delà du vide médiatique qui entoure la ville de Sarajevo depuis de nombreuses années (le « sensationnel » étant parti pour d’autres « ailleurs »), les habitants de la ville de Sarajevo ont continué à vivre, entre devoir de mémoire et déni face à l’insupportable. Entre permanences et mutations, la ville de l’après-guerre s’est façonnée, s’est reconstruite avec des stigmates persistants et des pas vers la réconciliation, ou plutôt vers une nouvelle forme de conciliation. Parce que les lendemains de guerre sont un enjeu souvent oublié, Aurélie Carbillet livre dans cet ouvrage un regard optimiste (mais réaliste) sur cette vile, montrant comment après la survie, la vie se reconstruit.
Dans le premier chapitre, l’auteur explique brièvement sa démarche, ses questionnements, son désir de comprendre ce qui s’est passé en Bosnie-Herzégovine, un territoire « inconnu » (ou du moins « mal connu ») dans l’imaginaire collectif, et pourtant un territoire proche, au cœur des enjeux de la construction européenne. Et derrière les images horribles de la guerre, la volonté de comprendre ce qu’est devenue la ville de Sarajevo, fortement (sur)médiatisée entre 1992 et 1995 (devenue alors un « incontournable » des médias, un haut-lieu de l’actualité) mais rapidement retombée dans l’oubli.
Le deuxième chapitre présente un bref rappel historique depuis les premiers peuplements 2.000 ans avant J.-C. jusqu’à la signature des Accords de Dayton qui mirent fin à la guerre de Bosnie-Herzégovine. Historique qui insiste davantage sur l’histoire du XXe siècle, revenant sur les guerres balkaniques et les différentes annexions et allégeances d’une Bosnie-Herzégovine qui ne constitue pas encore un Etat. Si les connaisseurs des Balkans ne trouveront qu’un intérêt limité à ce chapitre, l’auteur permet au plus grand nombre d’ « entrer » dans l’univers balkanique à travers une synthèse précise, documentée et explicative.
Le chapitre 3, intitulé « Destruction », aborde l’urbicide comme stratégie militaire et expression de la haine vouée à l’identité urbaine. Détruire la ville pour ce qu’elle représente : un lieu d’échange et de rencontre des populations. Avec pour symbole Vijecnica, la bibliothèque réunissant autrefois des ouvrages témoignant de la diversité culturelle de Sarajevo, diversité constitutive d’une identité multiculturelle qui façonnait le « vivre ensemble » dans la ville d’avant-guerre. D’où l’acharnement contre cette bibliothèque pour des paramilitaires ne supportant pas cette rencontre des cultures : incendiée, puis détruite, la bibliothèque est aujourd’hui désertée. L’auteur expose ainsi dans ce chapitre ses questionnements sur le devoir de mémoire, autour de témoignages, d’impressions et d’analyses. Sarajevo dans la guerre : 500.000 habitants encerclés par les forces paramilitaires serbes positionnées en haut des collines bordant la ville. Mais que signifie « vivre dans la guerre » ? Aurélie Carbillet offre au lecteur quelques scènes de vie quotidienne : difficultés pour s’approvisionner en nourriture, en eau et en médicaments, coupures d’électricité et de gaz, déplacements au risque des tirs des snipers pour se rendre au marché noir, mais également des scènes de solidarité, des festivités modestes, des loisirs pour parer à la peur et à l’ennui, la construction d’un tunnel sous l’aéroport pour désenclaver la ville et amener des vivres... Au rythme de jeux de cartes entre voisins, de la musique écoutée par les jeunes comme reliés au Monde malgré le siège, de la lecture comme évasion, les habitants de Sarajevo résistent non seulement au siège, mais également à la destruction de leur humanité.
Le chapitre 4, « déambulation », entraîne le lecteur dans le Sarajevo d’aujourd’hui. 400.000 habitants et un paysage socioculturel transformé. Pourtant, les traces des différents héritages culturels qui faisaient de Sarajevo une ville cosmopolite, aux nombreux mariages mixtes, sont toujours visibles. Tout d’abord dans l’urbanisme qui, malgré les destructions systématiques des lieux de rencontre pendant la guerre et la volonté des belligérants de « raser » ce passé multiculturel, met bien en scène les différents héritages qui ont constitué l’identité sarajévienne : autour de bâtisseurs aux origines différentes, Sarajevo s’est construite en trois phases, autour de son quartier ottoman, de son quartier austro-hongrois et plus récemment de sa périphérie marquée par un urbanisme de type communiste. Des paysages urbains très différents, mais qui n’empêchaient pas le « vivre ensemble » d’avant-guerre. Au contraire, ces différentes formes d’urbanisme construisaient le « vivre ensemble », réunissant tous les Sarajéviens dans le centre-ville. Aujourd’hui encore, Sarajevo est une « petite ville », dans son mode de vie marqué par une très forte proximité des habitants, « car on y croise souvent des connaissances. [...] En réalité, tout le monde fréquente plus ou moins les mêmes endroits pendant son temps libre » (p. 64). A partir de ballades dans les différents quartiers de Sarajevo, Aurélie Carbillet décrit la ville entre stigmates de la guerre, héritages patrimoniaux qui ancrent le multiculturalisme dans le paysage, et territoires du quotidien pour les Sarajéviens.
Qui sont les Sarajéviens, c’est justement ce dont il est question dans le chapitre 5, intitulé « Identité ». Autour des espaces de vie et des hauts-lieux de Sarajevo, on découvre combien les habitants ont des points communs dans leur modes de vie, quelque soit leur religion ou leur ethnie. D’où l’emploi du singulier dans le titre de ce chapitre : Aurélie Carbillet ne s’attarde pas sur les discours politiques qui se sont appuyés sur des différences identitaires entre les habitants de Sarajevo, mais bien sur ce qui les réunit. Rôle social du café comme symbole du bon voisinage (le fameux « komsiluk »), rôle du centre-ville comme territoire de la rencontre, mais également des édifices religieux (dont la proximité géographique reflète le mélange des cultures et la tolérance comme mode de vie) : le quotidien à Sarajevo est bercé de festivités et de la « Yougonostalgie ». Pourtant, la guerre a transformé la ville : une grande majorité des Serbes et des Croates a quitté Sarajevo, des Bosniaques sont venus s’y installer après la guerre. Et les différences deviennent de plus en plus perceptibles, dans une ville où l’identité ethnique et culturelle ne s’ancrait pas dans l’espace public, mais faisait partie de la sphère privée. Ces différences s’entendent également, ne serait-ce que dans la dislocation de la langue serbo-croate, devenue trois langues qui tendent à se différencier chaque jour un peu plus et deviennent ainsi des marqueurs de différenciation communautaire. Même le café, symbole de l’entente et de la proximité, devient un enjeu identitaire : « en Serbe on dira kafa, en Croate kava et en Bosniaque khava. Le café ayant une forte valeur culturelle, ce n’est pas un hasard si le fait de prononcer ce mot a été différencié, comme si l’on ne buvait pas le même café que le voisin » (p. 106). Face à ces transformations, la jeunesse sarajévienne tente de dépasser les haines et les rancœurs, de se créer un avenir par-delà les stigmates de la guerre : « mais les jeunes bosniens que j’ai rencontrés évitent de marquer ces différences, la prononciation « kafa » est la plus répandue à Sarajevo » (p. 106). L’avenir se lit également dans les transformations du paysage socio-confessionnel, avec l’émergence du protestantisme dans la ville, comme « autre » religion (par opposition à la religion de l’ « Autre », stigmatisée pendant la guerre), une forme d’ « évasion identitaire » pour quelques Sarajéviens, de plus en plus nombreux, lassés de devoir s’identifier en rejet de l’ « Autre » et qui se construisent ainsi une « autre » identité, éloignée des discours haineux de la guerre.
Le chapitre 6, intitulé « Réalité », entraîne le lecteur dans les défis actuels d’un pays divisé en deux entités : la Republika Srpska et la Fédération bosno-croate. Entre témoignages et analyses, l’auteur nous conduit ainsi dans les difficultés du présent et de l’avenir. Craintes de l’avenir, risques sociaux, échecs et limites de la reconstruction économique, oisiveté pour une grande partie de la jeunesse, rêves d’ailleurs (souvent frustrés par des demandes de visa refusées)... La réalité du quotidien à Sarajevo est à la fois celle des adultes qui se remémorent la vie avant la guerre et celle d’une jeunesse qui peine à trouver sa place dans un pays à l’avenir incertain. Un avenir troublé par des problèmes internes et externes. Les problèmes locaux, ce sont avant tout l’effondrement de l’économie, la fin de l’enseignement multiethnique, l’émergence de contestations sociales de plus en plus vives... Les regards des Sarajéviens sont aussi tournés vers l’extérieur : les « ailleurs » auxquels les jeunes rêvent pour se créer un avenir meilleur et le proche voisinage en constante instabilité (notamment dans le cas du Kosovo qui, par l’auto-proclamation de son indépendance décidée par la majorité albanaise le 17 février 2008, rappelle aux Sarajéviens la partition qui menace la Bosnie-Herzégovine).
Le chapitre 7, intitulé « Médias : la guerre dans ma télé », clôt cet ouvrage en rappelant l’originalité de la démarche d’Aurélie Carbillet. Les images médiatiques diffusées ont été contrôlées : que voulait-on monter, quel message diffusait-on ? Revenant sur des travaux qui ont démontré l’impact de ces images et des mots qui les accompagnaient, l’auteur montre que la (sur)médiatisation de la guerre en Bosnie-Herzégovine puis le total « oubli » de ce pays dès la fin des coups de feu ont « formaté » l’imaginaire collectif des observateurs extérieurs : dans l’opinion publique française, la ville de Sarajevo est associée aux images de la guerre. La stabilisation de la situation dans l’après-guerre, les solidarités entre les habitants et le retour à la paix ont été occultés par les médias, attirés par d’autres hauts-lieux du « sensationnel ». Et la Bosnie-Herzégovine est devenue une sorte de terra incognita, un « pays bizarre » comme le nomme Aurélie Carbillet, comme irrémédiablement lié à des images de chaos : « ce système médiatique peut influer sur le long terme » (p. 152).
Ce livre ne cherche pas à expliquer les enjeux et le déroulement de la guerre en Bosnie-Herzégovine [1], mais se présente donc comme un témoignage éclairé et éclairant, agrémenté de nombreuses photographies qui donnent à voir non seulement les stigmates des destructions de la guerre encore visibles plus de 13 ans après la fin du conflit, mais font avant tout place aux habitants, à la reconstruction des liens sociaux, entre territoires de l’intimité et espaces publics réinvestis par les habitants de Sarajevo, une « ville ordinaire », loin des images des atrocités de la guerre.
Compte rendu : Bénédicte Tratnjek.